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Moi aussi, j'ai avorté

Enora partage avec vous sa douloureuse expérience

Par Énora Malagré  - Illustration : © La WTF

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale du droit à l’avortement. Et l’occasion pour moi de vous faire partager mon histoire.

Chez Radio Nova on me répétait souvent une phrase qui ne me lâche plus : "n’étale pas ta science mais partage ton expérience".  Alors me voici aujourd’hui pour partager avec vous ma douloureuse expérience de l’avortement. Bon nombre d’entre nous vivent ce drame dans le silence et dans la honte, souvent mal informées et pratiquement toujours envahies de culpabilité.

En France l’avortement est légal, on le sait, mais pour autant j’ai le sentiment qu’un vent rétrograde souffle au-dessus de nos têtes. Une de mes amies les plus chères a avorté il y a peu. Mère de trois enfants, elle n’envisageait pas d’en avoir un quatrième. C’est son choix, c’est son corps, personne n’a à juger. Et bien malgré tout, elle s’est fait insulter par son gynécologue qui l’a traitée de monstre… Et certaines de ses collègues qui ne lui ont plus adressé la parole…

La petite sœur d’un ami qui, trop jeune pour assumer un enfant, annonce l’évidence à ses parents -elle ne pourra pas avoir cet enfant, et surtout pas avec ce mec qu’elle a rencontré en boîte un samedi soir un peu ivre-, son père l’a jetée dehors… Des histoires comme celles-ci, j’en ai mille. Et puis j’ai la mienne. Une histoire que je peux partager avec vous et qui aidera peut-être certains membres de notre jolie communauté WTF.

J’ai avorté deux fois

Il ne se passe pas un jour sans que j’imagine ces deux potentiels enfants, moi qui aujourd’hui hurle de tristesse contre ces entrailles qui ne veulent plus me faire ce cadeau, rongées par cette saloperie d’endométriose.

Il ne se passe pas un jour, où, seule devant ma glace je ne me sens pas triste. Pourtant je ne regrette jamais. Jamais. Je suis fière d’avoir eu le courage de le faire. Je suis fière d’être partie au bras de mon amie Souad, dans ce planning familial du 15e arrondissement de Paris pour déverser ma peur dans les bras d’une femme formidable. C’est elle qui m’a soutenue et expliqué les deux moyens d’avorter, ainsi que la réflexion qui devait être la mienne.

J’avais à peine vingt ans. Je suis tombée enceinte de mon amoureux de l’époque. Il avait mon âge, je le connaissais à peine. Nous n’étions pas prêts, je n’en avais pas envie. Et je n’ai pas à être jugée pour cela. J’ai choisi la méthode médicamenteuse. Ça s’est bien passé. J’ai eu mal mais n’ai pas souffert de complications. Le planning familial m’a proposé une aide psychologique que j’ai acceptée avec soulagement. J’ai beaucoup pleuré, j’en ai parlé à mes parents qui comme d’habitude ont été formidables mais taiseux… Je suis consciente aussi de cette chance…

Et puis il y a eu cette seconde fois

J’étais plus âgée, installée dans un couple qui fonctionnait bien, avec une situation financière confortable et un toit sur la tête. Mais l’homme avec qui je partageais ma vie faisait un métier instable. Il n’était pas souvent là et je sentais que ce n’était pas le père que j’aurais voulu pour mon enfant. L’avenir m’a donné raison… Et puis de mon côté, c’était le début d’une vie professionnelle que j’attendais depuis longtemps. Ça décollait enfin, ce n’était pas le moment. Peut-être ai-je commis une erreur, sans doute l’égoïsme a-t-il pris le dessus. Je ne le regrette pas. Encore une fois, c’est ma vie, c’est mon corps… Avec mon compagnon d’alors, nous avons pris la dure décision d’avorter, ensemble. Lui non plus n’avait pas envie de cet enfant. Nous avons versé quelques larmes, notre affection mutuelle nous a aidés…  

On parle rarement des hommes dans cette affaire, et pourtant la souffrance est partagée et nous ne devrions pas, lorsque c’est possible, exclure nos camarades masculins…

Me revoilà plongée dans cette situation de femme avec un sentiment très étrange. Celles qui l’ont vécue ont dû ressentir la même chose : un mélange de peur et de courage inégalable… une sorte de sérieux pudique qui nous envahit.

Cette fois, je suis allée seule à l’hôpital. Je ne vous dirai pas lequel pour ne pas lui porter préjudice car je suis sûre qu’il n’est pas mauvais dans tous les domaines. Mais ce jour-là, j’ai connu l’enfer, tout du moins son antichambre. Dans un premier temps, le salaud de gynéco a fait exprès de me faire écouter le cœur qui bat… (pour bien me faire culpabiliser). Une fois ravagée par la honte, ils m’ont mise dans la chambre d’une femme enceinte…

Heureusement cette formidable jeune femme, Julie, n’est pas rentrée dans le manège sordide du personnel hospitalier et a fait croire que ça la gênait d’être avec moi dans cette chambre. Elle a donc demandé à changer et j’ai pu me retrouver seule avec ma croix à porter…

J’ai à nouveau décidé de faire la méthode médicamenteuse

Mais cette fois, mon corps a très mal réagi. Ça arrive. Les douleurs ont été violentes et je me suis évanouie dans la salle de bains de la chambre d’hôpital au moment où je devais expulser la cellule de mon corps. Alors que j’étais étendue sur le sol, à demi réveillée, une infirmière s’est approchée de moi et m’a glissé à l’oreille : "ça t’apprendra". Je ne l’oublierai jamais. Elle m’a laissé sur le sol, a enjambé mon corps meurtri et est retournée s’occuper des femmes plus acceptables.

J’ai hurlé de chagrin et de douleur mais personne n’est venu. J’ai fini par me relever, je me suis hissée dans mon lit, et la douleur est partie. Je ne vais pas non plus vous écrire un roman mais je peux vous dire que cette infirmière immonde et ce service pervers m’ont rendue plus forte.

Oui j’ai avorté. Nous avons la chance aujourd’hui de pouvoir décider de mener ou non notre grossesse à terme, de pouvoir être des femmes épanouies et de bonnes mères potentielles, au bon moment. J’insiste : malgré ma difficulté aujourd’hui à être mère, je ne regrette pas une seconde mes choix !

En France il y a des gynécos merveilleux, des plannings familiaux d’exception et des associations incroyables. Vous n’êtes pas seules, ne vous infligez pas davantage de douleurs. Continuons à poursuivre le combat de nos mères ! Vous êtes merveilleuses les filles, vous êtes fortes, et votre décision sera la bonne. Personne ni aucun dogme ne doit choisir pour vous.

Si vous avez des questions à nous poser, n’hésitez pas. Je vous tiens la main et je vous aime.

Énora Malagré

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Les meilleurs commentaires
Léa M
Merci de partager ton expérience avec nous Mamita, et bravo pour ton courage ainsi que celui de toutes celles qui ont vécu cette situation..
macha
Merci de ton partage! Je comprend en tout point ce que tu as ressentie, j’ai vécu la même chose et ces sentiments m’accompagneront toute ma vie, mais étant trop jeune à l’époque il m’était impossible d’assumer et d’assouvir les besoins de cet enfant. Le gynécologue m’a fait le même coup image et battements de cœur mais c’était mon choix et nous avons toutes le choix les files ! #WTF

COMMENTS
Léa M
Merci de partager ton expérience avec nous Mamita, et bravo pour ton courage ainsi que celui de toutes celles qui ont vécu cette situation..
macha
Merci de ton partage! Je comprend en tout point ce que tu as ressentie, j’ai vécu la même chose et ces sentiments m’accompagneront toute ma vie, mais étant trop jeune à l’époque il m’était impossible d’assumer et d’assouvir les besoins de cet enfant. Le gynécologue m’a fait le même coup image et battements de cœur mais c’était mon choix et nous avons toutes le choix les files ! #WTF
maryline
Bravo pour ton courage de nous parler de ses deux événements douloureux. Enora je voudrais te poser une question. Est ce que tu penses que ton deuxième avortement à pu causé ton endometriose vu que ça c'est mal passé ?
simpleman4704
juste merci Enora d'avoir partager ces moments avec nous c très touchant et courageux de ta part, honnetement tu en avais déjà parlé dans un magazine il y a quelques temps déjà donc je ne suis pas surpris de ton article mais je suis de tout cœur avec toi par rapport a ce que tu a du traversé le pire étant cette "infirmière" qui en d'autres temps aurait pu travaillé a Auschwitz mais cette "expérience" n'a fait que te rendre plus forte envers et contre tout je te souhaite tous les bonheurs du monde et surtout courage a toutes les femmes traversant cette même épreuve il ne faut rien lâcher concernant le droit a l'IVG
Sarah Kurek
merci Eno ton témoignage est bouleversant j'ai travaillé dans 2 hôpitaux et heureusement les femmes qui venaient pour avorter étaient respectées le comportement du personnel où tu as avorté n'est absolument pas professionnel chaque patient à droit au respect c'est dans la chartre des hôpitaux bisous belle et talentueuse Enora
Franco
Tu es du force et d'un courage qui force l'admiration et le respect,tu n'est pas obligé de raconter tes histoires personnelles mais tu le fais pour que les autres femmes puissent s'en inspirer et continuer a vivre sereinement,ton histoire est tellement poignante,on n'oublie jamais mais on peut vivre avec,je ne te connaît(personnellement)mais suis content de connaître une femme comme toi tu es si bienveillante tu ne peut être qu'une merveilleuse 👏👏👏
Mélanie MJ
Bravo pour ce témoignage si poignant. Tu as le courage d’assumer pleinement et surtout d’en parler quand beaucoup se taisent. Je te souhaite pleins de bonnes choses, j’aime beaucoup lire vos articles. Bises. Mélanie (même lycée à Rbt 😉)
jf13mer
Merci de partager avec nous ces expériences difficiles et douloureuses. Moi je trouve que dans le langage du quotidien il a comme ça des petites choses qui nous rabaissent que l’on ne remarque pas mais... une expression qui me déchire les oreilles c’est « tomber enceinte » qui a inventé cette expression on EST enceinte c’est un état ! Non? On tombe dans les pommes, on tombe de haut, on tombe raide amoureux, mais on est enceinte. Et quoiqu’on décide pour la suite ON EST. Au fait une fois qu’on est TOMBÉE que fait-on ? On se ramasse, on appelle le SAMU? Non vraiment non je ne supporte plus « tomber enceinte »
Mike62621
Bravo Enora pour ce magnifique article.Je ne suis pas surpris par la force et le courage que tu as.Dans certains services et hôpitaux ils faut tellement de courage face au personnel inhumain.Ton article est très émouvant et nécessaire dans une époque de plus en plus rétrograde.Cette force que tu as aujourd'hui à raconter ton histoire fait que j'ai encore plus de respect et d'admiration pour toi.Tu es une warrior et je te souhaite tous le bonheur du monde.Force et courage à toutes ces femmes qui affronte cette épreuve,l'IVG est un droit en France et on doit continuer à le défendre.
Nova
Bravo pour ton témoignage. Tu n'es, hélas, pas la seule à avoir subi tout ça. L'avortement n'est pas un confort, on ne le choisit pas par gaité de cœur, et il est important de soutenir ces femmes qui sont déjà en détresse. Je salue le planning familial qui fait tant pour les femmes, et espère que les politiques d'aujourd'hui ne finiront pas par le menacer.