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dites que vous aimez La WTF

Un homme avec un homme, tout simplement ?

J’ai mis trente ans avant de pouvoir dire librement : je suis homo. C’est beaucoup trop.

Par Alexandre Comte  - Illustration : © iStock

À l'occasion de la journée de lutte contre l'homophobie, on vous présente notre ami Alexandre, qui nous livre, à fleur de peau, son témoignage sur ce que c’est de grandir en étant homo, dans un silence forcé et inexpliqué, sans mots - si ce n’est : PD... Ça nous a bouleversées.

J'avais 17 ans quand j'ai fait l'amour pour la première fois. C'était maladroit, bien sûr. Plus surprenant, c'était beau, et presque réussi. C'était la nuit, la forêt épaisse et odorante comme décor grandiose, notre forêt, celle où l'on s'échappait le samedi soir pour parler sans fin en s'enfilant des bouteilles de mauvais vins. Les premières ivresses sont des liesses, des promesses, d'éternité, pas une seconde on imagine que ça finira, une telle joie, la jeunesse, les élans spontanés, comme celui qui a fait qu'il se retrouve dans mes bras, à me serrer fort, très fort. J'ai pensé qu'il avait besoin de réconfort, je ne savais pas vraiment quoi faire, puis nos mains se sont effleurées, puis l'odeur de son cou, et alors il a fallu plus de peau, les gestes sont devenus évidents, son torse contre mon torse - et ça n'a pas suffi non plus…

Je n'avais jamais dit à personne que j'étais homosexuel.

Même moi, j'ai longtemps essayé de me duper, sans grand succès. Parfois, mais pas assez souvent, mais pas assez longtemps, j'arrivais à l'oublier. Mais quand ça me revenait en mémoire, c'était comme un coup de poing - j'en tanguais. J'ai pris beaucoup de coups de poing dans mon enfance. Pas de bleus hein, sauf à l'âme. À l'âme qui ne comprenait rien.

Pourtant, c'était évident. Depuis toujours, enfin depuis tout petit, depuis les premiers souvenirs.

Les filles, je pouvais les trouver belles, les admirer. Mais c'était les garçons qui m'intriguaient. C'était toujours de l'un d'entre eux dont je tombais amoureux, comme les enfants peuvent s'amouracher et dire ces mots qui font sourire les adultes, "c'est mon amoureux" (pour les filles), ou "c'est mon amoureuse" (pour les garçons). Je n'ai jamais dit "c'est mon amoureux". Normal : je n'étais pas une fille. Enfin non, évidemment, pas normal bien sûr, c'était bizarre. J'étais bizarre, je le sentais, confusément, éperdument. Et personne à qui en parler.

Pendant tant d'années, il n'y a eu personne à qui en parler.

Je suis resté seul avec ça, enfant, adolescent. Seul face à cette incompréhension, cet isolement, cette absurdité qui me faisait peur jusqu'au vertige. Et la honte aussi. Très vite. Déjà. Pressentie. Je savais confusément que j'avais tout intérêt à garder ma bizarrerie pour moi, à la cacher, à vivre seul avec cet épouvantail qui me hantait, qui me possédait. Alors un jour, j'ai dit : "j'ai une amoureuse". J'avais six ans. C'est l'année où la très sérieuse Organisation Mondiale de la Santé a déclassifié l'homosexualité de la liste des maladies mentales. Moi, je ne savais pas ce qu'était cette organisation, ni même l'homosexualité. La maladie mentale, il me semblait que c'était ce qu'avait mon gentil et distant cousin schizophrène qui m'aimait bien. Et la réciproque était vraie. Il s'appelait Benjamin et il s'est suicidé à l'âge de 28 ans (je me rappelle ton regard doux et ton sourire fou, Benjamin, tu manques).

Bref, j'avais six ans et ça y est, j’avais une amoureuse. Elle s'appelait Marie. Je l'avais choisie parce que c'était la plus inaccessible, la plus libre et la plus farouche. Terrible Marie qui méprisait violemment mon amour pour elle, qui préférait s'amuser avec les nombreux autres garçons qu'elle attirait comme des mouches et qui montraient leur intérêt pour sa personne (qu'elle était belle faut dire, Marie) de manière bien plus visible, bien plus simple, bien plus évidente. Je l'ai aimée, Marie, vraiment aimée, pendant dix ans. J’ai été jaloux de ses petits copains, je voulais des enfants avec elle quand on serait grands.

Et puis, il y a eu la puberté, le lycée, les garçons et les filles qui sortent ensemble, se roulent des pelles, et qui un jour font l'amour pour la première fois eux aussi. Et là, j'ai abandonné. Parce que je savais bien au fond que j'aurais eu l'air très con si elle m'avait fait l'honneur de baisser mon pantalon. Puis, il y avait toujours les garçons, certains garçons, auxquels je pensais trop, ou pas de la bonne manière. Et des mots de plus en plus entendus pour dénommer ceux qui regardaient les garçons comme ça, tendrement, rêveusement, érotiquement, alors qu'ils n'étaient pas des filles : des PD, des tapettes, des tarlouzes.

J'avais quatre ans lorsque j'ai entendu le mot PD pour la première fois.

Ma grand-mère paternelle a dit à ma mère qu'elle me couvait trop, et que si elle continuait comme ça, elle ferait de moi… un PD. Ma mère n'a pas du tout apprécié et le lui a montré. Elle a du caractère ma mère, mais j'ai senti que ça l'avait travaillé. Et que si ma grand-mère disait vrai, elle porterait quand même une sacrée responsabilité, une sacrée… culpabilité. Alors, elle m'a moins couvé. Ce qui n'était pas plus mal - ses jupes commençaient à me lasser, je n'ai jamais été un fils à maman, en tout cas pas de mon plein gré – mais, bien entendu, ça n'a strictement rien changé à mon orientation sexuelle. Le mal était déjà fait ? Non.

Message à tous les parents : vous ne portez aucune responsabilité sur la sexualité de votre enfant. Sans déconner, pour qui vous vous prenez ?

Nous ne sommes pas vos pâtes à modeler. On se modèle nous-mêmes, comme on peut, et pour la plupart d’entre vous vous nous aidez, vous nous aimez - souvent à la fois follement et mal mais c'est normal - mais par pitié évitez s'il vous plaît cette dégoûtante notion de culpabilité qu'un jour de colère vous pourriez bien nous renvoyer à la gueule. Ça m'est arrivé, c'est absurde et ça fait drôlement mal. Ma grand-mère n'a rien prédit du tout. Elle a juste voulu faire une pique à sa belle-fille. Un classique. Et ça a parfaitement marché.

Je l'aimais bien cela dit, ma grand-mère. Une autre fois, je me souviens, elle a raconté une blague : un bateau coule, un autre navire vient secourir les passagers, les femmes et les enfants d'abord, et puis les hommes. Mais quelqu'un est toujours à bord, l'air embêté. Il finit par crier (il faut prendre une voix aiguë, efféminée, pour comprendre la "blague") : "Et moi alors ?". On l'a bien compris, pendant trop longtemps, on a pensé qu'être homosexuel c'était soit mimer les potentielles spécificités de l'autre sexe, soit être un malsain ou un drôle mélange des deux. J'ai un respect exactement équivalent pour les hommes et les femmes, mais je suis attiré sexuellement, affectivement et amoureusement, par les hommes - tout en étant un homme. C'est aussi simple que ça.

Et il m'a fallu trente ans pour le dire.

J'avais 17 ans quand j'ai fait l'amour pour la première fois et j'avais 17 ans aussi quand ma mère a vu le truc venir, a pâli et m'a balancé d'un ton si dur que j'ai failli la croire : "je te préviens, si t'es PD je ne veux plus te voir". Je sais que tu regrettes maman, et je t'en veux pas du tout.

Toi aussi papa d'ailleurs je ne t'en veux pas de cette fois où on était bourré, j'avais 24 ans je crois et j'ai dit : "tu sais, je suis PD". J'ai moi-même utilisé le mot PD. Et toi, t'as dit : "c'est peut-être la faute de ta mère. Et puis non, c'est de la mienne, j'ai été trop absent, je n’ai pas vu le truc venir, j'ai pas su réagir". Tu voulais faire bien, mais Dieu que tu t'y prenais mal. En revanche, et t'as insisté là-dessus, clairement : moi, en tout cas, je n’y étais pour rien. Et ça c'était bouleversant : tu ne voulais pas que ce soit ma faute. Tu cherchais quand même un coupable, un truc qui avait raté, déraillé, le divorce, tes beuveries, et j'ai ri parce que non, rien à voir. N'empêche que le lendemain, dessaoulé, honteux, je ne riais plus, et lâchement, j'ai dit "je déconnais, c'était une blague". Et toi t'as dit ces mots qui sont restés gravés dans mon cœur eux aussi, ça a cicatrisé tinkiet, tu n’as pas fait exprès, tu ne savais pas, tu voulais même bien faire, mais tu étais soulagé - je l'ai vu. Je l'ai entendu même. Parce que t'as dit : "ouf, mon fils n'est pas PD".

J'ai eu des parents aimants, tolérants, intelligents. Alors pourquoi ? Pourquoi ces ratés ?

Pourquoi maman il a fallu que je sois bourré, à 28 ans, pour te dire que j'étais homo depuis tout le temps ? Et toi papa, 24 ans. Et toi mamie, 32 ans. Il y a des parents qui chassent vraiment leurs enfants, qui les mettent à la rue et qui jurent de les tuer s'ils reviennent. Nous, on a juste perdu beaucoup de temps. Vous vous êtes excusés le jour où vous avez compris que j'en souffrais horriblement. Vous m'avez dit : "on voulait te protéger, c'est inquiétant, car les gens ne sont pas tolérants. On ne veut pas que tu sois malheureux, que tu souffres, tu sais, ne serait-ce que du jugement de la société. Elle est dure la société, elle est conne, tu vas t’en prendre plein la gueule."

Mais c'était vous, la société. Ce regard apeuré que vous lanciez sur votre enfant aimé, ce regard ignorant sur votre enfant souffrant, ce n’était pas un regard de parent - c'était le regard de la société. C'était votre culpabilité, votre regard de passants sur deux amants qui se tiennent la main dans la rue, votre aveuglement inconscient, votre fils que vous ne vouliez pas voir vraiment, entièrement, parce que t'aurais pu ne pas être homo, non ? Ça aurait été tellement plus simple.

Je vous aime. Mais on a perdu tant d'années.

J'avais trente ans quand j'ai commencé à dire facilement que j'étais gay. Trente ans. On n'est pas en Iran, on est en France. L'homophobie est présente je le sais, mais c'est comme ça, je suis homosexuel. Imaginez dire à un noir « c'est con que tu sois noir » parce que la société est raciste ? Il va se maquiller la peau ? Il y a des risques, des dangers, des timbrés, mais comme partout.

Alors oui, c'est vrai, j'aurais pu refouler jusqu'à devenir fêlé (je l'ai fait), j'aurais pu cacher (je l'ai fait), me marier avec une femme et la rendre malheureuse (je l'ai presque fait).

Je suis tombé amoureux de trois femmes (j'exclus Marie, j'étais trop petit), et je leur ai fait du mal en n'acceptant pas ce caractère définitif d'une libido portée dans mon cas sur les hommes. Tiens d'ailleurs, parce que ce texte est un message à tous les tolérants, à tous ceux qui sont de bonne volonté, parce que les casseurs de PD, les homophobes proclamés, qu'ils aillent se faire enculer, j'aimerais adresser un message à tous les parents. Informez vos enfants, attendez qu'ils soient adolescents si vous le souhaitez, mais dites-leur qu'il y a toujours eu, partout, sur cette terre, des hétérosexuels, des gays et des lesbiennes.

Et dites-nous que si on vous avait posé la question, alors que vous nous attendiez, alors qu’on n’était même pas né, de savoir si vous préféreriez qu'on soit homo ou hétéro, vous auriez répondu sans hésitation aucune : « je m'en fous complètement. Tu seras ce que tu seras ». Et de là, avec mon aide, en tout cas tant que tu la voudras, je voudrais juste que tu sois le plus heureux possible.

Alexandre Comte

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kristoch
quand même une "drôle" de société où il est nécessaire de paraître, dire, faire pour être! perso c'est pour être heureux vivons cachés, mieux vaut faire pitié qu'envie donc des jaloux avec tous les frustrés et haineux cherchant n'importe quelle raison... ma religion, mes opinions politiques, ma sexualité, mes sentiments, ma santé etc ça ne regarde que moi! je suis choqué qu'on sache qui est quoi quel que soit le sujet: le cancer de machin, truc qui est cocue, bazar qui est homo, chose qui vote ça ou croit et en qui ou quoi! Et vos étiquettes surtout vous pouvez vous les coller où je pense: comme si on était et naissait "homo" ou "hétéro" ou... ben du coup pour les deux "bi": ???? l'amour, je parle pas du sexe c'est autre chose -savoir avec qui ou quoi on couche, surtout du côté du bois...- n'a ni condition d'âge, de sexe, de religion, de "race"/couleur de peau, etc... ça peut arriver à n'importe qui soudain sans raison ni l'avoir crié de tomber amoureux d'une personne d'un autre sexe que on va dire d'habitude, après des années de mariage heureuses même! j'en connais! Qui sait ce que demain lui réserve? Pas moi pourtant pur hétéro je crois et n'aimant que la compagnie des femmes à tout point de vue pas seulement sexuel et/ou sentimental (je ne sépare pas les 2). donc bien des choses aux censeurs et qui ose juger: rien à b... ou f...
Agora29
Je révise mon jugement Alexandre : tu n'as pas seulement une belle plume, tu as surtout le cœur de quelqu'un qui a su transformer la souffrance passée en messages de tolérance et d'amour. Tout simplement un mec bien ! ❤️

COMMENTS
kristoch
quand même une "drôle" de société où il est nécessaire de paraître, dire, faire pour être! perso c'est pour être heureux vivons cachés, mieux vaut faire pitié qu'envie donc des jaloux avec tous les frustrés et haineux cherchant n'importe quelle raison... ma religion, mes opinions politiques, ma sexualité, mes sentiments, ma santé etc ça ne regarde que moi! je suis choqué qu'on sache qui est quoi quel que soit le sujet: le cancer de machin, truc qui est cocue, bazar qui est homo, chose qui vote ça ou croit et en qui ou quoi! Et vos étiquettes surtout vous pouvez vous les coller où je pense: comme si on était et naissait "homo" ou "hétéro" ou... ben du coup pour les deux "bi": ???? l'amour, je parle pas du sexe c'est autre chose -savoir avec qui ou quoi on couche, surtout du côté du bois...- n'a ni condition d'âge, de sexe, de religion, de "race"/couleur de peau, etc... ça peut arriver à n'importe qui soudain sans raison ni l'avoir crié de tomber amoureux d'une personne d'un autre sexe que on va dire d'habitude, après des années de mariage heureuses même! j'en connais! Qui sait ce que demain lui réserve? Pas moi pourtant pur hétéro je crois et n'aimant que la compagnie des femmes à tout point de vue pas seulement sexuel et/ou sentimental (je ne sépare pas les 2). donc bien des choses aux censeurs et qui ose juger: rien à b... ou f...
Nana01
Je n’est pas les mots après avoir lu cet article si bouleversant et touchant merci infiniment de nous livrer votre histoire c’est courageux et magnifique de votre part. J’en pleur encor tellement je suis émue. Grâce à vous j’ai su faire preuve de courage et avouer a ma mère que j’étais lesbienne, quel soulagement, quelle délivrance elle m’a soutenue et ma di que peut importe mes choix je resterai sa fille et qu’elle m’aimai telle que je suis. Seul ma mère et ma sœur sont au courant mon per, il me semble trop tôt pour lui dire il es un peu retissant sur ce sujet (c’est malheureux mais je n’est pas à me plaindre). J’ai la chance d’être bien entourer je ne cesse de penser chaque jour à ceux et celle qu’il le sont un peu moins. Merci et merci encore pour ce moment si émouvant et dur que j’ai passer a lire votre témoignage. MERCI ❤️🙏🏼👍🏻
simpleman4704
magnifique témoignage très émouvant et révélateur d'une société qui a toujours du mal a tolérer la différence c bien dommage mais merci de ce témoignage
dodoleseum
Votre témoignage est émouvant ... que de souffrances .. je suis si triste de voir que notre société évolue trop lentement . Soyez heureux et libre d aimer au grand jour . L’ homosexualité sera libérée et vainquera 😘
Melouch
Ouf, cette article est bouleversant. Il est grand temps que la société évolue ! Bravo pour cet article !
cacaboudin
Quel courage Alexandre , bravo pour ce témoignage à la fois bouleversant et optimiste, et quel talent d’écriture !!!
Marion Hà
Cette mise à nue est magnifique et salvatrice pour tout le monde ...! Je ne suis pas homosexuelle mais ce texte me bouleverse et me servira de piqûre de rappelle lorsque je serais confronté à un cas d’homophobie dans la vie pour ne pas laisser faire et aider à changer les mentalités. Merci pour cet article magnifique
Salomé
Au lycée pour une épreuve de bac, avec mon groupe on a bossé sur l’homosexualité en France depuis 1970. Malheureusement, il y a encore trop de choses grave qui se passent envers les homosexuels. Mais je ne comprends pas pourquoi l’amour est punis comme ça. J’espère réellement que la société va évoluer dans les années et décennies à venir! En tout cas, c’est un magnifique témoignage.
Laboulette76
Très beau témoignage, j’ai plusieurs ami(e)s gays/lesbiennes, je sais que ce n’est pas toujours facile pour eux de faire leur coming out. Parfois on pense avoir une réaction négative et c’est l’inverse. Si jamais mon fils de 4 ans m’annonce un jour qu’il est gay ça ne changera rien à ma vie. (Je soutiens d’ailleurs le Refuge qui est très utile à ce moment là)
Agora29
Je révise mon jugement Alexandre : tu n'as pas seulement une belle plume, tu as surtout le cœur de quelqu'un qui a su transformer la souffrance passée en messages de tolérance et d'amour. Tout simplement un mec bien ! ❤️