Pourquoi l’homosexualité féminine est-elle encore si taboue ?

Avec Juju, ça nous tenait à coeur de parler de l'homosexualité féminine qui reste encore trop taboue. Et personnellement, ça nous met en colère !

La WTF Team - 10/04/18 16:51

Si la parole autour de l’homosexualité féminine semble s’être libérée ces dernières années, faire son coming out reste parfois complexe, douloureux voire impossible dans notre société. Intolérance familiale, contexte professionnel difficile… Quelles raisons poussent les lesbiennes à rester silencieuses ?

Trois sur dix. C’est le nombre de lesbiennes dont la famille au complet est au courant de leur orientation sexuelle. Dans le monde professionnel, elles sont encore moins visibles : seules 18% d’entre elles ont fait leur coming out auprès de leurs collègues. Ces chiffres, révélés lors d’une enquête menée par SOS Homophobie et parue en 2015, sont révélateurs de l’invisibilité des homosexuelles dans notre société. Si, de prime abord, il peut sembler aujourd’hui plus simple de vivre ouvertement son homosexualité, les principales concernées, elles, restent encore bien souvent dans l’ombre. La raison ? 63% d’entre elles redoutent les réactions hostiles. Une peur bien fondée, lorsque l’on sait qu’en moyenne 60% des lesbiennes ont subi au moins un acte homophobe ces deux dernières années. Des insultes, généralement. Mais aussi des moqueries, des discriminations et, dans les cas les plus extrêmes, des violences physiques et sexuelles.

Les lesbiennes ne seraient-elles finalement pas victimes d’une double peine ? Celle d’être une femme dans un monde majoritairement dominé par les hommes et celle d’être homosexuelle dans une société hétérocentrée. L’homosexualité féminine reste aujourd’hui souvent fantasmée : les lesbiennes sont doublement sexualisées. Parce qu’elles sont des femmes qui couchent avec des femmes. Celles-ci sont encore trop souvent montrées comme des objets sexuels au service des hommes, à défaut d’être prises au sérieux.

Parmi les raisons de leur mutisme, certaines pointent par ailleurs du doigt le gouvernement. Autorisée en Espagne et en Belgique, la PMA reste interdite en France pour les homosexuelles, les contraignant à détourner la loi pour se rendre à l’étranger afin de fonder une famille. Un constat qui ne pousse pas la société à traiter les couples de femmes de la même façon que les couples hétérosexuels. Et qui n’incite sûrement pas à libérer la parole des principales concernées.

Enfin, parmi les causes de cette invisibilité, le manque de diversité dans les médias français s’impose. Nos voisins d'Outre-Atlantique, eux, ont pourtant réglé cette question depuis bien longtemps. Les scénaristes américains n’hésitent pas à inclure sur le petit écran des couples de femmes. Et ce, sans en faire toute une histoire. C’est un couple comme un autre, point. Willow et Tara dans Buffy contre les vampires, Callie et Arizona dans Grey's Anatomy, Santana et Brittany dans Glee, Piper et Alex dans Orange is the new black…

Au-delà de la fiction, les personnalités américaines semblent plus enclines à la visibilité. Ellen Page, Ellen Degeneres, Jodie Foster, Kristen Stewart (d’ailleurs je lance un appel à Kristen : elle peut m'envoyer un mail sur la wtf et je dîne quand elle veut avec elle). Elles sont de plus en plus nombreuses à faire leur coming out, laissant la possibilité aux jeunes femmes de s’identifier pleinement à elles. S’identifier, mais aussi s’accepter et, parfois, oser faire de même. Des role models essentiels, dont nous manquons cruellement en France!

Catharina, 31 ans : «ma famille n’est pas au courant de mon homosexualité»

Je m’appelle Catharina, j’ai 31 ans et je travaille dans le milieu de la pub. J’ai grandi dans les Balkans, et vis à Paris depuis dix ans. En France, j’ai fait mon coming out auprès de mes amis. Au sein de ma famille, seule ma petite soeur est au courant et accepte la situation. Il est très difficile pour moi de faire mon coming out au reste de ma famille car dans le pays où j’ai grandi, être gay n’est pas une option. C’est une maladie mentale qu’il faut soigner. À 18 ans, j’ai essayé d’en parler à ma tante, de qui j’étais très proche. Je venais de me séparer de ma copine de l’époque, j’étais triste et je voulais me confier à elle. Sa réaction fut très froide. Elle insista pour que je prenne rendez-vous chez le médecin et que j’engage une thérapie de guérison. Je me souviens de ses mots :

«Il faut que tu te forces à être avec un homme, c’est la nature, c’est comme ça».

Ce fut pour moi le déclic. Je devais quitter mon pays. Je me sentirais mieux en étant seule à l’étranger que cachée auprès de ma famille. Je n’ai jamais osé en parler à mes parents car je crains une réaction similaire de leur part. J’ai peur de les décevoir, de leur faire du mal. Je connais leur opinion sur les homosexuels. Nous venons d’un pays où l’homosexualité était encore considérée comme un crime il y a 20 ans. Je ne peux pas changer leur mentalité du jour au lendemain.

J’ai l’impression de vivre ma vie à seulement 50%.

Ce secret me pèse au quotidien. Je suis heureuse et épanouie avec mes amis. Mais au sein de famille, j’endosse un rôle qui ne me correspond pas. Mes parents pensent que je vis seule, ce qui n’est pas le cas. Ils ne font pas partie de ma vie à 100% et nos rapports restent superficiels. Cela me blesse profondément.

Je songe aujourd’hui à fonder une famille avec ma compagne. Une démarche compliquée à entreprendre alors que ma propre famille n’est pas au courant de mon homosexualité. Je sais que je vais devoir finir par leur dire la vérité et prendre le risque de les perdre. Je n’ai pas le choix. Cela me terrorise, mais je sais que c’est essentiel. J’ai besoin de me sentir complète, de me sentir moi-même, et cela passera forcément par le fait de leur dire la vérité.

Louise, 25 ans, Paris : « mes collègues sont persuadés que je vis avec un homme »

Ma famille sait que je suis gay. J’ai grandi au sein d’une famille profondément ouverte et bienveillante, qui accepte totalement mon orientation sexuelle. Mes amis sont eux aussi au courant, et en dehors de quelques cas isolés, cela n’a jamais posé problème. En revanche, dans ma vie professionnelle, j’ai beaucoup de mal à être visible. À part quelques collègues qui sont devenus des amis, personne ne sait que je suis gay. Lorsque je parle de mes week-ends, de mes vacances avec mes collègues, j’utilise volontairement des termes non genrés. « Nous sommes allés en Espagne, c’était super », « on a trouvé un appart dans le 17e, on déménage enfin ! ». Ils savent que j’ai quelqu’un, mais pensent spontanément à un copain, pas une copine. Et je ne démens pas, sans pour autant alimenter davantage leurs croyances.

Lorsque je parle de mes week-ends, de mes vacances avec mes collègues, j’utilise volontairement des termes non genrés.

Je sais que cela n’est pas foncièrement honnête, et que ça n’aide en rien la visibilité des lesbiennes dans notre société, mais je suis tétanisée à l’idée que ça se sache. Peur que leur regard change sur moi. Peur d’être réduite à mon orientation sexuelle. Au tout début de ma carrière professionnelle, j’ai connu des patrons ouvertement homophobes, qui me racontaient lors de la pause clope leur dimanche à la manif pour tous. Je mourrais d’envie de tout leur dire, de claquer la porte et de ne jamais revenir. Mais j’ai malheureusement un loyer à payer, et pas assez de courage pour tout quitter du jour au lendemain. Cela me pèse au quotidien car, généralement, j’apprécie mes collègues et je n’aime pas leur mentir de cette façon. Je suis contrainte de rester dans des rapports très superficiels avec eux, et ne m’épanche jamais trop sur ma vie personnelle.

J'ai subi à plusieurs reprises des comportements déplacés.

Au-delà de la sphère professionnelle, je n’ose pas être visible non plus dans les espaces publics. Je ne tiens jamais la main de ma copine dans les rues de Paris. Je ne l’embrasse pas dans les lieux publics. Même pour lui dire au revoir avant un long week-end. Il y a encore quelques années, j’osais davantage ces petits gestes. Je n’ai jamais été très démonstrative dans les lieux publics, mais tenir la main de ma copine ne me posait pas de problème. Mais j’ai subi à plusieurs reprises des comportements déplacés. Des hommes qui insistaient pour nous laisser leur numéro de téléphone, parce qu’une présence masculine manquait forcément dans notre relation. D’autres qui mataient sans aucune gêne. Des regards jugeant, également. Des insultes aussi, parfois. J’ai fini par arrêter de tenir la main de ma copine dans la rue. J’en avais juste assez. J’espère que les choses évolueront avec le temps. J’ai l’impression que les générations à venir sont bien plus ouvertes sur le sujet. Je suis assez optimiste sur l’avenir.

Marion, 41 ans : « faire mon coming out fut essentiel pour avancer dans ma vie »

Je m’appelle Marion, j’ai 41 ans et je travaille dans l’audiovisuel. Dans mon entourage professionnel comme personnel, tout le monde est au courant pour mon homosexualité. J’ai fait mon coming out à ma famille à 19 ans, alors que j’étais en couple avec ma première copine. J’en ai d’abord parlé à mes amis, puis rapidement à ma famille proche. J'étais très amoureuse. Je pense que ça m'a donné des ailes. Et puis, j'avais toute confiance en eux. Mes amis d’enfance et ma famille se sont montrés très surpris. Peu de personnes dans mon entourage côtoyaient d'homosexuels. Car tout ça restait très mystérieux pour eux. Il n'y avait ni repères ni référents. S'il y a eu des inquiétudes, elles furent toujours bienveillantes et concernaient les difficultés que je pourrais moi-même rencontrer. Finalement, cela a été plus long à accepter pour moi que pour eux. Leur réaction m'a beaucoup aidée à rattraper le temps perdu.

Finalement, cela a été plus long à accepter pour moi que pour eux.

Si aujourd’hui mon orientation sexuelle n’est plus un secret, je sais qu’il reste difficile de faire son coming out. Le sujet de l'homosexualité reste majoritairement tabou dans l'ensemble de la société. Cela laisse place à de nombreux fantasmes et préjugés face auxquels il est difficile d'être armée. D'autant plus que l'État participe aussi à cette homophobie. Tant que les lois elles-mêmes différeront en fonction des orientations sexuelles des individus, comme la PMA, il sera compliqué d'installer une pédagogie efficace contre les discriminations. Le message restera brouillé.

Malgré tout, faire son coming out me semble essentiel. On évolue bien différemment lorsque l’on a mis ça derrière soi. Certains de mes amis reconnaissent aujourd'hui que m'avoir eu dans leur entourage leur a fait changer de regard sur l'homosexualité. On ne doit pas oublier que parler de son homosexualité et la vivre au quotidien normalisent les choses. C'est très important. La parole s'est libérée autour de moi et les échanges ont été et sont toujours constructifs.

Pour celles qui n’osent pas faire leur coming out, je n’ai qu’un message : arrêtez de penser aux autres. Vous serrez plus souvent agréablement surprise que l’inverse. Et si ce n’est pas le cas, entourez-vous de personnes qui vous accepteront telles que vous êtes.

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breton steph #13 - 23/04/18 9:18

en lisant cet article, je ne peux m'empêcher de partager ça: https://www.youtube.com/watch?v=QvGopWX0dWE cette chanson date de 82, et pourtant elle est toujours tristement d'actualité. mannick a la double charge d'être féministe et chrétienne (non pratiquante), et auteure/compositrice/interprète... elle chante toujours à 74 ans, mais vous la verrez rarement dans les médias, alors qu'il s'agit d'une des très grandes voix françaises.

valentineGI #16 - 23/04/18 9:37

Un article émouvant et malheureusement d'actualité. Si nous pouvions commencer à changer les mentalités de seulement quelques pour-cent, ce serait déjà un grand pas !

Hambur Ger #41 - 23/04/18 11:07

Je fais partie de celles qui ont fait leur coming out total (amis, famille, collègues de boulot) et ça j’avoue que c’est un luxe ! Je suis certes célibataire, mais ne plus mentir, ne plus avoir cette sensation de « se cacher », c’est tellement libérateur ! Soyez vous-même et emmerdez le monde ! Aimez et vivez tout simplement !

Melouch #53 - 23/04/18 12:10

Merci pour ces témoignages bouleversants. Quelle tragédie dans un monde soit disant moderne de ne pas pouvoir être soi. Je pense qu'il faut vraiment en parler afin que cela rentre dans les mœurs. Merci la WTF tram d'avoir cité Ellen Dégénères, mon idole ? cette femme a révolutionné ce combat dans l'audiovisuel aux Etats-Unis. Espérons qu'un jour, ce combat n'en soit plus un.

Mgx89 #61 - 23/04/18 12:46

Merci pour ces témoignages ☺️ J’arrive maintenant à m’accepter en tant que lesbienne mais l’etape du coming out reste pour moi difficile seulement quelques personnes de ma famille sont au courant et des amis proches mais il y a toujours cette peur d'être jugée même si on devrait clairement s’en foutre mais nous vivons dans une société où malheureusement nos moindres faits et gestes sont analysés, scrutés et j’en passe ...

Gwenn_ #149 - 23/04/18 21:43

C'est triste qu'en 2018 on soit encore "choqués". C'est pourtant pas si compliqué d'accepter. Ça fait parti de la nature, c'est tout. 2 corps qui s'aiment mais surtout 2 cœurs. Rien de plus beau !

Mégane Dv #172 - 23/04/18 23:00

Je découvre l’application et très belle surprise en lisant cet article ! Merci

Marine17 #184 - 23/04/18 23:53

Pour ma part j'ai fait mon coming out à ma famille et mes amis pour le boulot bah cela dépend j'avoue que Je n'ose pas. Je n'ai pas encore de boulot stable donc je reste pas forcément longtps maman du coup c'est compliquer quand on s'entend bien entre collègues et qu'on ne peut les inviter à la maison car il y a une copine et pas un copain et après les femmes font plus attention au cas ou nous lesbienne savons pas nous retenir sérieusement!! Bref. Merci pour cette article et ces témoignages.

Alice Paillereau #206 - 24/04/18 2:55

Je me retrouve dans ces quelques témoignages, même si pour ma part mes parents (ma maman de qui j’étais très proche est décédée il y a quelques mois) et mes frères sont au courant et l’ont toujours très bien accepté. C’est plutôt mes grands-parents, que j’ai peur d’éloigner de moi... et d’autres membres de la famille plus lointains qui ne le savent pas non plus. C’est parfois tellement compliqué et difficile à accepter soi-même que l’on se dit souvent ce serait tellement plus simple d’être hétéro... :( Merci Énora pour cet article qui j’espère contribuera à faire bouger les choses. Et bravo à Justine et toi pour cette super initiative, je serai une fidèle de #WTF ⭐️? A très bientôt. Alice

Karine Philippon #209 - 24/04/18 4:10

J'ai fais mon coming out total Et quelle liberté depuis cette mes parents ne me parlent plus mais ça ne me touche plus Je vis sans mensonge que du bonheur c est vrai les mentalités devraient changer mais dans notre pays archaïque à ce sujet on a pas fini