Métier de femmes : Apolline, 26 ans, peintre en batiment

Ex-peintre du bâtiment, elle se confie sur son expérience

La WTF Team - 10/04/18 16:43

S’il s’ouvre peu à peu aux femmes, le milieu du bâtiment reste majoritairement masculin. Si masculin qu’il est encore aujourd’hui difficile pour les femmes d’y trouver leur place.

Aujourd’hui, en France, les femmes ont la possibilité d’exercer les mêmes métiers que les hommes. Un droit finalement fraîchement acquis puisqu’avant 2014, exercer certains métiers - comme celui de sous-marinière - leur étaient formellement interdits. Malgré cela, les femmes restent encore quasi absentes de nombreux corps de métier. Rares sont aujourd’hui les femmes chefs d’orchestre, CRS, chauffeurs… Ou les femmes dans le milieu du bâtiment.

Bâtiment: 9 employés sur 10 sont des hommes

Si le milieu du bâtiment reste très majoritairement masculin, celui-ci tend malgré tout à s’ouvrir aux employées féminines. En effet, comme le soulignait l’INSEE en 2016, 11 employés du bâtiment sur 100 sont aujourd’hui des femmes, contre seulement 8 en 1999. Parmi les rares femmes qui se tournent vers cette profession, 18% deviennent cadres, 46% employées ou techniciennes et 1,5% ouvrières.

L’un des arguments souvent avancés pour justifier la rareté des femmes dans le milieu du bâtiment est celui de la force physique. Celles-ci n’auraient pas les capacités physiques de mener à bien ce type de travaux manuels. Un argument qui ne tient pas tant la route que ça, quand on sait que dans certains pays comme l’Inde ou l’Indonésie, les travaux de chantiers sont majoritairement assumés par des femmes.

Comment expliquer donc que les femmes manquent toujours à l’appel dans le milieu du bâtiment français? Quelques pistes de réponses avec Apolline, parisienne de 26 ans, ex-peintre en bâtiment.

Comment es-tu arrivée au métier de peintre en bâtiment?

Je ne pensais pas devenir peintre en bâtiment lorsque j’ai fait mes études. J’ai en effet passé un bac STG (Sciences et Technologies de la Gestion), mais me suis vite rendu compte que je ne souhaitais pas travailler dans le commerce. J’avais envie d’un métier manuel, qui me correspondait davantage. En me renseignant sur les différentes formations auxquelles je pouvais avoir accès, je suis tombée sur une école privée qui proposait un CAP d’un an, pour devenir peintre en bâtiment. Je me suis alors dit «et pourquoi pas?»

Qu'est ce qui te plaisait dans le métier de peintre en bâtiment?

Ce qui m’attirait le plus dans le métier de peintre en bâtiment c’était l’idée d’assister à un «avant/après», de pouvoir voir le résultat fini, tout en sachant de quoi on partait. Avant de pouvoir peindre, il y a énormément de préparation, comme reboucher les fissures, enduire les murs, poncer… On connaît tous les petits détails et travaux effectués qui se cachent derrière un résultat fini. Et surtout, j’avais envie de faire ce métier dans l’idée de faire plaisir à un client grâce à mon travail.

Combien d’entretiens as-tu passés avant d’obtenir ton premier poste? Le fait d’être une femme t’a-t-il servi ou desservi selon toi lors de ces entretiens?

J’ai eu beaucoup de chance car j’ai trouvé du travail dès mon premier entretien. Malgré tout, je pense qu’être une femme n’aide en rien lors d’un entretien, car cela demande parfois des aménagements de la part de l’entreprise qui veut nous recruter. En effet, s’il n’y a aucune femme présente sur le chantier, comme c’est aujourd’hui souvent le cas, il n’y a pas de toilettes pour femmes, pas de vestiaires féminins… L’entreprise doit donc procéder à ces aménagements si elle souhaite recruter une employée. Cela peut constituer un premier frein à l’embauche des femmes dans ce métier. Ensuite, il y a beaucoup d’idées reçues sur les femmes dans le bâtiment. Nombreux sont ceux qui pensent que ce n’est pas un métier pour les femmes car c’est physique, «sale». Les recruteurs peuvent aussi craindre la réaction de leurs employés hommes, qui pourraient être perturbés d’avoir une femme avec eux.

A contrario, certains préjugés peuvent aussi nous servir. On a tendance à penser qu’une femme est plus minutieuse, patiente et organisée. Ce qui peut être un vrai atout pour ce métier. Mais là encore, ce sont des préjugés, dans lesquels personnellement je ne me reconnais pas vraiment. Personnellement, j’ai tendance à être parfois désorganisée, et un peu brute sur les bords.

Comment as-tu été accueillie au sein de ton équipe?

Pour mon premier poste, j’ai eu la chance de rejoindre une toute petite équipe, ce qui je pense a beaucoup aidé mon intégration. Nous n’étions que trois, et évidemment j’étais la seule femme.

Dans ton quotidien professionnel, le fait d’être une femme t'aide-t-il ou te dessert-il? Pourquoi?

Les deux. Le fait d’être une femme m’a parfois aidé dans mon métier, car certains hommes m’aidaient sur des tâches très physiques. Ils me proposaient par exemple de ne pas poncer le plafond mais plutôt de peindre, ou m’aidaient à porter les pots de peinture trop lourds. Des services qu’ils n’auraient pas forcément proposés à un homme fluet, qui pourrait lui aussi avoir du mal à porter des charges lourdes.

A contrario, je me suis aussi sentie parfois discriminée du fait d’être une femme. Lors de mon second stage par exemple, je n’ai eu la possibilité que de poncer, alors que mes homologues masculins - à expérience et compétences similaires - faisaient tous de la peinture. Comme si le fait d’être une femme me rendait moins compétente que mes collègues masculins.

As-tu le souvenir de remarques ou attitudes déplacées de la part de ton équipe?

Lors de mon troisième stage, un collègue m’a mis la main aux fesses alors que j’étais sur un escabeau. Il me draguait tout le temps, me faisait des remarques déplacées. Quand j’ai terminé mon stage, il a gardé mon numéro et a continué de m’appeler quotidiennement. J’ai fini par le bloquer, pour enfin avoir la paix.

Lors de mon troisième stage, un collègue m’a mis la main aux fesses alors que j’étais sur un escabeau

Je me souviens également d’un gros chantier avec une centaine d’hommes et pas une seule femme. Je me sentais vraiment seule, tout particulièrement lorsque j’allais aux toilettes où étaient inscrits sur les murs bon nombre de tags insultant les femmes ainsi que des dessins obscènes. Ce qui m’a sauvé lamise lors de ce chantier, c’est que je suis plutôt masculine et que j’ai un bon répondant. Sans cela, je pense qu’ils m’auraient mangée toute crue!

Étais-tu payée de la même façon que les hommes? En tant que femme, avais-tu les mêmes perspectives d'évolution que les hommes dans ce métier?

Je n'ai jamais eu l'occasion de comparer mon salaire à celui des hommes, mais je pense que cela est plus compliqué d'évoluer dans le milieu du bâtiment pour une femme que pour un homme. Nous sommes moins nombreuses, et encore victimes de nombreux préjugés. Pour se démarquer et montrer qu’on peut lui faire confiance, une femme devra fournir deux fois plus d’efforts sur un chantier qu’un homme. Pour surmonter ce plafond de verre, beaucoup d'entre nous finissent d’ailleurs par monter leur propre boîte. Elles s’associent parfois à d’autres femmes, et se démarquent ainsi de la concurrence, généralement très masculine.

Selon toi, pourquoi y a-t-il si peu de femmes peintres en bâtiment?

Je pense que ce métier est victime de nombreuses idées reçues. On pense encore aujourd’hui que c’est un métier d’homme, trop dur physiquement et parfois mentalement pour les femmes. Des idées reçues aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Je pense que cela fait peur aux femmes, qui ont du mal à imaginer qu’elles peuvent trouver leur place dans cet univers.

Selon toi, comment pourrait-on ouvrir davantage cette profession aux femmes?

Il faudrait avant tout proposer du matériel adéquat pour tous, moins lourd et plus facilement transportable. Cela rendrait également un grand service aux employés masculins, qui peinent eux aussi parfois avec des charges trop lourdes. Par ailleurs, il faudrait que les mentalités parviennent à s’ouvrir. Peut-être en montrant dans les médias davantage de femmes sur les chantiers, ou en proposant plus souvent ce type de formations aux jeunes filles.

Combien de temps as-tu travaillé comme peintre en bâtiment? As-tu poursuivi dans cette voie?

Après mon année d’étude et mes stages, j’ai travaillé une seconde année comme peintre en bâtiment. Je n’ai pas persisté dans ce métier. Le milieu du bâtiment reste aujourd’hui très misogyne et macho, ce qui me pesait vraiment au quotidien et ne me correspondait pas. J’avais également envie d’un emploi plus créatif, artistique. Je me suis finalement tournée vers le métier de vitrailliste, que j’exerce depuis six ans.

Que conseillerais-tu aujourd’hui aux femmes souhaitant devenir peintre en bâtiment?

Je leur souhaiterais avant tout beaucoup de courage, car c’est un métier encore difficile aujourd’hui quand on est une femme. Je leur conseillerais également de ne jamais baisser les yeux face aux hommes qui leur manquent de respect. Je leur dirais enfin qu’elles peuvent être fières d’elles, fières d’oser exercer ce métier et fières du travail qu’elles accomplissent.

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Melouch #57 - 23/04/18 12:19

Mon conjoint travaille également dans le bâtiment, il est charpentier couvreur. Dans son entreprise, ils ont une apprentie, fille. Elle s'est facilement intégrée et fait un super travail de précision. Elle ira loin. Je trouve ça courageux de dépasser justement ces préjugés et plus il y aura de femmes dans ce domaine plus ce sera normal et rentrée dans les codes.

lolote7i9 #247 - 24/04/18 12:06

Je travaille qu'avec des hommes, ils m'ont de suite accepter, il n'y a pas de vestiaire pour femmes, ni de toilettes pour femmes, ils ne font pas de différence entre eux et moi biensur parfois ils sont galants quand il faut porter quelque choses de lourds, parfois ils disent des blague sur les femmes (vive le machos) mais rien de bien méchant puis ils savent que un truc de travers je riposte, travailler avec des hommes certe c'est pas faciles faut juste trouver sa place, Jetait également pompiers volontaires alors je vous dit pas dans une caserne le nombre de macho qu'il y a. Un tres beau témoignage en tout cas

kristoch #328 - 24/04/18 21:55

la main aux fesses, j'y aurais foutu au moins mon pinceau sur la g... sur que tu ne peux plus le voir en couleur après! j'ai vu 2 soeurs peintres qui sont venues repeindre la maison d'en face et je dois bien reconnaître que jamais auparavant je n'avais ainsi insisté et assisté au ballet de pinceaux. Le mien c'est un mec qui va le refaire: ça va pas me passionner pareil. Certains métiers sont quand même au delà de l'environnement masculin, bien peu correspondants physiquement et vice versa pour mettre des hommes dans d'autres boulots: Nous sommes avant tout différent(e)s et complémentaires mais OK y'a pas à avoir de métiers réservés sauf donc exception en particulier physique (déménageurs, forts des halles: même si maintenant pour le cariste il y a de l'aide mécanique avec ou sans permis, comme la direction assistée sur les véhicules a pu changer la vie des femmes pour par exemple donc à la fois (dé)charger et conduire un camion!)

Mike62621 #334 - 24/04/18 23:45

C'est vrai que le bâtiment est un milieu assez sexiste.J'ai vu sur des chantiers le comportement de certains homme et franchement on est pas loin du #balancetonporc pour certains. Elle est très courageuse et il faut vraiment que les mentalités change.

Zébrulon #698 - 30/04/18 19:52

Il n’y a pas que dans les métiers dits “manuels” que le sexisme opère, comme le montre cette étude : www.numerama.com/sciences/363477-il-va-falloir-attendre-280-ans-pour-atteindre-la-parite-dans-les-sciences.html